samedi 10 septembre
Par Joris Ruhl, lundi 11 septembre 2006 à 15:56 :: General :: #6 :: rss
Samedi 10 septembre
Aujourd'hui ça n'a pas arrêté; si les journées continuent à être aussi denses, il va effectivement falloir se mettre au niveau indien pour les apports journaliers recommandés: plus question de laisser passer un des quatre ou cinq tours de service qu'on nous propose à chaque repas! Clamotte s'en réjouit, Flacotte, commettant par là une erreur de quelques milliers de kilomètres, compte bien sur le taï-chi pour tenir le coup. Pour commencer, Gros, Françoise et Cageotte (Voui-Voui et Flamelotte étaient de corvée de clarinette, cherchant désesperément de nouveaux joyaux de la culture occidentale destinés à éblouir nos forts patients hôtes par force démonstration de virtuosité: ils étaient aux dernières nouvelles sur la piste de la danse des canards) sont partis en expédition à la rechercher d'instruments quasi-mythiques dans le Kerala: un piano et une batterie. Il n'existe pas de telles choses à Fort-Cochin, et ils se sont donc rendus à Ernakulam. Impression très étrange: autant Fort-Cochin (la vielle ville) peut avoir des allures de village, autant Ernakulam (la nouvelle ville), en apparence, est plus fidèle à l'image que l'on peut se faire des grandes villes du tiers-monde: on arrive par un axe routier au trafic très dense (petit bouchon d'ailleurs d'une demi-heure à l'approche d'une voie ferrée), imposant, bordé de publicités taille empire state building, où chaque poteau électrique ressemble à une sculpture de Buren (rapport aux rayures: quelques centaines de branchements,pirates pour la plupart). Mais dès que l'on quitte cet axe, c'est un réseau de venelles qui apparaît : la route se fait cahoteuse, ce que la mousson a vite fait d'aggraver, devient chemin de terre, puis rapidement, bouffée par les arbres, se métamorphose en banlieue-jungle. C'est là, finalement, que l'on a trouvé le "piano": Clément en a essayé trois; le premier possédait environ cinq touches correctes, le reste sonnait davantage comme un piano préparé cagien, le tout sous les auspices d'un tempérament des plus approximatifs; le deuxième, lui, semblait vouloir se rapprocher des exigences toutes lachenmaniennes d'une musique concrète instrumentale: bruits de bois et de touches...; enfin, car les bonnes choses vont toujours par trois, c'est le dernier qui peut-être pourra servir, nonobstant une semaine de lourdes réparations... Il faut dire que mousson et pianos en plein air ne font pas forcément bon ménage. L'affaire est donc encore à suivre! Mais de batterie, en ce lieu, point: il a donc fallu s'enfoncer plus avant dans la forêt pour trouver l'instrument objet de tous les fantasmes monteiresques. Sur les conseils du marchand de piano, on est donc arrivé en zig-zag (quatre ou cinq arrêts avant de trouver après quel arbre il fallait tourner) chez des particuliers, un peu surpris de prime abord (on croyait à un autre marchand). On grimpe un escalier pour pénétrer dans une sorte de saint des saints de la culture occidentale: la chambre du fils; au mur, posters de catchers/boxers amphés/musculeux, de motos customisées; au pied du lit, une batterie rock débutant dont Gromelo comprend qu'il ne trouvera pas mieux. Sa déception se traduit par un léger frémissement du lobe gauche; Clamon, saisissant l'urgence de la situation, va au secours de l'ami vacillant par quelques paroles réconfortantes: t'as qu'a essayé mon piano si t'es pas jouasse. La bonne humeur se rétablit aussitôt. La famille est prête à louer cette batterie, on réfléchit: affaire à suivre! Passons rapidement sur la fin d'après-midi, mangeage de poissons dans un restaurant touristique, sis sur le port touristique d'un quartier touristique; cher (le prix de 15 repas normaux) mais bon (le goût de 1 repas normal, le piment en moins, la fourchette en plus). On songe à une action en justice: affaire à suivre, on a quand même déjà les amendements trouduc à potasser. La soirée extraordinaire. D'abord dîner cher un des amis du Monteiro, riche notable loueur de taxis, signes ostentatoires de richesse. Le fils cadet est un petit génie: il a 10 ans, il joue déjà de la flûte merveilleusement bien, il nous enchante toute la soirée, accompagné par Roméo au mridangam, ou par son frère aîné aux tablas. Autre beau moment, quand il passe au mridangam (dont il a commencé l'étude il y a seulement quinze jours) pour accompagner ses condisciples qui nous chantent à tour de rôle un raga. Les deux clarinetteux retentent le coup de l'échange culturel, poursuivant sans relâche leur sacerdoce pédagogique: c'est un blues en Ut à deux voix, (magnifique exemple de leur science contrapuntique!), qu'ils proposent à l'assistance: les "effets" instrumentaux semblent recontrer un certain succès. Malheureusement, nous n'avions pas notre enregistreur portable mais nous essayerons d'y penser la prochaine fois (déjà répété quarante-sept fois depuis notre arrivée). Point culminant de la journée, la rencontre avec trois des musiciens du projet en fin de soirée, autour d'un poivre au thé, de bananes atteintes de nanisme précoce, et de deux-trois idées: O.K. Subramaniam (nagasvaram) et Balakrishna Kamath (mridangam) , tous deux professeurs du sus-mentionné prodige, sont là et c'est la première fois que l'on discute avec eux : après des débuts un peu difficile pour nous (il faut dire que, fidèles à nos habitudes, nous sommes arrivés trois bons quarts d'heures en retard), le courant semble passer. Reste à voir si on pourra effectivement se comprendre mieux sur la musique que sur nos anglais respectifs, et si nos recherches pour trouver le lieu d'accueil idéal de nos harmonieuses conversations trouveront un jour leur accomplissement: affaire à suivre... Pas de partie de trou du cul ce soir, à la grande joie de Joris qui retarde ainsi sa longue descente dans les abîmes, jusque là insoupçonnées, de ce jeu.
Commentaires
1. Le mardi 12 septembre 2006 à 15:17, par L-J
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